L’Europe cherche à reprendre le contrôle de son destin numérique. Dans ce contexte particulièrement sensible, Alibaba Cloud vient de franchir une étape majeure en inaugurant ses premiers centres de données en France.
Avec deux nouvelles zones de disponibilité ouvertes à Paris, le géant chinois du cloud accélère son expansion européenne à un moment où la souveraineté numérique est devenue un enjeu politique, économique et technologique de premier plan.
L’annonce marque une nouvelle étape dans l’offensive internationale d’Alibaba, mais elle intervient également dans un environnement où les fournisseurs étrangers font face à une surveillance croissante de la part des institutions européennes.
Paris devient le troisième hub européen d’Alibaba Cloud
Avec cette ouverture, la France devient le troisième point d’ancrage européen d’Alibaba Cloud après l’Allemagne, où l’entreprise est présente depuis 2016, et le Royaume-Uni. Pour Alibaba, cette implantation répond à une demande croissante des entreprises européennes en matière de services cloud, d’intelligence artificielle et de traitement local des données.
Selon Feifei Li, directrice technologique d’Alibaba Cloud et présidente des activités internationales, cette expansion vise à fournir des solutions « souveraines, sécurisées et intelligentes » aux entreprises du continent.
La société prévoit également de déployer en Europe, dès le second semestre, une nouvelle génération de services d’IA agentique capables d’exécuter des tâches complexes de manière autonome.
La souveraineté numérique redéfinit les règles du jeu
L’ouverture des infrastructures françaises n’a rien d’un hasard calendaire. Quelques semaines auparavant, la Commission européenne dévoilait son ambitieux paquet législatif consacré à la souveraineté technologique du continent.
Au cœur de cette stratégie figure le futur Cloud and AI Development Act, destiné à réduire la dépendance européenne aux infrastructures étrangères dans les domaines du cloud, des semi-conducteurs et de l’intelligence artificielle.
L’une des mesures phares prévoit la création d’un système de classification à quatre niveaux permettant d’évaluer le degré de souveraineté des services cloud utilisés par les administrations publiques et certains secteurs stratégiques.
Pour Alibaba, cette évolution représente à la fois une opportunité et un risque.
D’un côté, la présence physique en France renforce sa crédibilité auprès des entreprises locales. De l’autre, certaines catégories du futur cadre réglementaire pourraient privilégier les fournisseurs détenus et opérés exclusivement au sein de l’Union européenne, limitant potentiellement l’accès d’acteurs étrangers aux marchés publics les plus sensibles.
Un marché encore largement dominé par les hyperscalers américains
Malgré sa position de quatrième fournisseur mondial de cloud en termes de revenus, Alibaba reste un acteur relativement discret sur le marché européen. Aujourd’hui, les trois géants américains — Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud — concentrent à eux seuls près de 70 % des revenus de l’infrastructure cloud en Europe.
Face à eux, les acteurs européens comme OVHcloud, Hetzner ou Scaleway tentent de tirer parti de la vague souverainiste qui traverse le continent.
Alibaba cherche donc à se positionner dans un espace stratégique intermédiaire : suffisamment international pour rivaliser technologiquement avec les hyperscalers américains, tout en offrant une alternative aux entreprises souhaitant diversifier leurs dépendances.
L’intelligence artificielle comme moteur de croissance
La dynamique financière du groupe montre que cette stratégie commence à porter ses fruits. Lors du premier trimestre 2026, la division Cloud Intelligence d’Alibaba a enregistré une croissance de 38 %, atteignant 41,6 milliards de yuans de chiffre d’affaires. L’élément le plus marquant reste toutefois la progression spectaculaire des services liés à l’intelligence artificielle.
Les produits IA représentent désormais près de 30 % des revenus cloud externes du groupe, une activité qui affiche onze trimestres consécutifs de croissance à trois chiffres.
Pour soutenir cette expansion, Alibaba a annoncé un plan d’investissement colossal de 380 milliards de yuans, soit environ 46,2 milliards d’euros, consacrés aux infrastructures cloud et IA sur trois ans.
Une somme qui dépasse les investissements cumulés du groupe dans le cloud durant la décennie précédente.
L’Europe, terrain de la prochaine bataille du cloud
Au-delà de l’ouverture de centres de données à Paris, l’initiative d’Alibaba illustre une transformation plus profonde du marché européen. Pendant des années, la compétition s’est principalement jouée sur les performances techniques, les prix et l’innovation. Désormais, les questions de souveraineté, de gouvernance des données et d’autonomie stratégique occupent une place tout aussi importante.
Alibaba dispose des ressources financières, des infrastructures et de l’expertise technologique nécessaires pour jouer un rôle plus important en Europe. Mais dans un contexte géopolitique de plus en plus complexe, la confiance pourrait devenir un facteur aussi décisif que la puissance informatique.
La réussite du groupe chinois sur le continent dépendra donc autant de sa capacité à convaincre les entreprises européennes que de l’évolution du cadre réglementaire actuellement en construction à Bruxelles.
Une chose est certaine : la bataille du cloud européen entre acteurs américains, fournisseurs locaux et géants asiatiques ne fait que commencer.



