L’informatique quantique est souvent présentée comme une révolution technologique du futur. À Paris, cette semaine, le futur a pris une forme beaucoup plus concrète : celle d’une compétition industrielle, financière et géopolitique.
Réunis à Station F pour la plus importante édition de France Quantum depuis sa création, chercheurs, industriels, investisseurs, militaires et responsables politiques ont assisté à une démonstration de force rarement observée en Europe. Derrière les annonces technologiques se cache un objectif clair : faire émerger un champion européen du calcul quantique avant que les États-Unis et la Chine ne verrouillent définitivement le marché.
Mais, l’enjeu dépasse désormais la simple innovation. Chaque avancée rapproche également le monde d’un moment critique où les systèmes de chiffrement qui protègent aujourd’hui les banques, les administrations et les infrastructures sensibles pourraient devenir vulnérables.
La France accélère avec 3,3 milliards d’euros d’investissements publics
L’ouverture du sommet a été marquée par un rappel de l’ambition française. Après l’annonce récente d’un milliard d’euros supplémentaire par le président Emmanuel Macron, les investissements publics consacrés au quantique atteignent désormais environ 3,3 milliards d’euros.
Cette enveloppe fait de la France l’un des pays les plus engagés au monde dans le secteur, derrière les grandes puissances que sont les États-Unis et la Chine, mais largement devant la plupart des autres États européens.
L’objectif est double :
- développer une filière industrielle nationale ;
- préparer l’adoption de la cryptographie post-quantique avant l’échéance fixée à 2030.
Cette date est loin d’être symbolique. Elle reflète une préoccupation croissante des experts en cybersécurité : la stratégie dite « harvest now, decrypt later », qui consiste à collecter aujourd’hui des données chiffrées dans l’espoir de pouvoir les déchiffrer lorsque des ordinateurs quantiques suffisamment puissants existeront.
PROQCIMA : la compétition quantique organisée par l’État
L’élément le plus original de la stratégie française est sans doute le programme PROQCIMA. Doté de 500 millions d’euros et piloté par la Direction générale de l’armement, ce programme ne mise pas sur une seule technologie. Il finance simultanément cinq approches radicalement différentes de l’informatique quantique.
Les concurrents sont :
- Alice & Bob
- Pasqal
- Quandela
- Quobly
- C12 Quantum Electronics
Le mécanisme ressemble davantage à une compétition industrielle qu’à un programme de subventions traditionnel. Dans quatre ans, seuls trois acteurs continueront l’aventure. Après huit ans, deux survivront. Les objectifs sont particulièrement ambitieux : un démonstrateur tolérant aux fautes de 128 qubits logiques d’ici 2030, et un système commercial de 2 048 qubits logiques à l’horizon 2035.
Cinq technologies, cinq visions du futur
La singularité française repose également sur la diversité des architectures financées.
Alice & Bob : les cat qubits
Dirigée par Théau Peronnin, la société développe les fameux « cat qubits », inspirés du paradoxe du chat de Schrödinger. Cette approche cherche à réduire drastiquement le coût de correction des erreurs quantiques, principal obstacle à l’émergence d’ordinateurs quantiques réellement exploitables.
Pasqal : les atomes neutres
Sous la direction de Georges-Olivier Reymond, Pasqal utilise des atomes de rubidium manipulés par des faisceaux laser. L’entreprise est actuellement l’une des startups quantiques européennes les plus avancées commercialement et prépare son entrée au Nasdaq avec une valorisation proche de deux milliards de dollars.
Quandela : l’informatique photonique
Quandela encode l’information dans des photons individuels. Cette approche présente un avantage majeur : les photons sont naturellement adaptés aux futurs réseaux quantiques et subissent moins de perturbations environnementales.
Quobly : le pari du silicium
Fondée par Maud Vinet, Quobly mise sur des procédés dérivés de l’industrie des semi-conducteurs. L’idée est simple mais puissante : profiter de plusieurs décennies d’expertise industrielle accumulées autour du silicium pour accélérer la production à grande échelle.
C12 : les nanotubes de carbone
Enfin, C12 développe une architecture basée sur des nanotubes de carbone isotopiquement purs. Cette technologie vise à limiter les perturbations magnétiques qui compliquent habituellement le contrôle des qubits.
Le véritable enjeu : la cryptographie post-quantique
La question la plus importante du sommet n’est pourtant pas de savoir quel acteur remportera la course. Elle est de savoir quand l’un d’eux atteindra un niveau de calcul capable de menacer les systèmes cryptographiques actuels.
Les algorithmes de chiffrement modernes reposent sur des problèmes mathématiques pratiquement impossibles à résoudre avec des ordinateurs classiques.
Un ordinateur quantique tolérant aux fautes pourrait changer cette équation. C’est précisément pourquoi la France impose désormais la migration vers des standards post-quantiques d’ici 2030 pour les infrastructures critiques.
Cette échéance rejoint les préoccupations croissantes des gouvernements, des banques et des opérateurs d’importance vitale.
Le quantique sort du laboratoire
L’autre enseignement majeur de France Quantum 2026 est que l’industrie entre progressivement dans une phase commerciale.
Plusieurs groupes ont présenté des projets opérationnels :
- Airbus pour l’optimisation des trajectoires aériennes ;
- SNCF pour la planification ferroviaire ;
- BASF pour la simulation moléculaire ;
- EDF pour l’optimisation énergétique.
Ces applications reposent encore sur des architectures hybrides où ordinateurs classiques et processeurs quantiques collaborent. Mais, elles montrent que le quantique commence déjà à produire de la valeur économique avant même l’arrivée des machines pleinement tolérantes aux fautes.
L’Europe cherche à combler son retard
Malgré ces avancées, le défi reste immense. L’Europe attire actuellement une fraction des investissements privés mondiaux dans le quantique, loin derrière les États-Unis et la Chine.
Les futures initiatives européennes, notamment le futur Quantum Act et l’intégration du quantique dans les stratégies cloud et IA de l’Union européenne, visent précisément à inverser cette tendance.
Dans cette bataille mondiale, la France tente de prendre une longueur d’avance en construisant simultanément des entreprises, des infrastructures, des usages industriels et un cadre réglementaire.
Une course technologique qui devient géopolitique
L’informatique quantique n’est plus uniquement une discipline scientifique. Elle devient un enjeu de souveraineté comparable à celui des semi-conducteurs ou de l’intelligence artificielle. Le calcul quantique, les communications quantiques et les capteurs quantiques intéressent désormais autant les ministères de la Défense que les investisseurs en capital-risque.
À France Quantum 2026, une réalité s’est imposée : la question n’est plus de savoir si le quantique transformera l’économie mondiale, mais quels pays contrôleront les technologies qui en émergeront.
Et dans cette compétition, la France ne veut plus jouer le rôle de spectatrice.



