Une nouvelle guerre de l’IA est peut-être déjà en train de se jouer loin des interfaces conversationnelles. Sous le nom de code Project Prometheus, une startup encore très opaque, soutenue par Jeff Bezos et codirigée par l’ancien cadre de Google Vikram Bajaj, cherche à construire des systèmes capables de comprendre le monde physique, pas seulement le texte ou le code.
Les premiers éléments rapportés ces dernières semaines dessinent un projet colossal, à la croisée de l’IA, de l’ingénierie industrielle et de l’investissement stratégique.
Une IA pensée pour l’aviation, l’ingénierie et l’architecture
L’angle le plus distinctif de Prometheus tient à sa cible. Là où des acteurs comme ChatGPT ou Claude ont popularisé l’IA conversationnelle, Prometheus travaillerait sur des modèles capables d’exploiter des données très spécialisées issues d’environnements physiques, notamment dans l’aéronautique, la conception industrielle et l’architecture. Il s’agit d’un projet focalisé sur des systèmes qui « comprennent le monde physique », avec des données métiers, comme la conception de moteurs d’avion.
Cette orientation n’a rien d’anodin. Elle suggère une ambition plus proche d’une IA industrielle que d’un assistant grand public, avec l’idée de faire sortir l’intelligence artificielle des usages de bureau pour l’ancrer dans des chaînes de valeur beaucoup plus concrètes.
Le recrutement de Kyle Kosic montre que l’infrastructure est au cœur du projet
Le signal le plus fort de ces derniers jours est l’arrivée de Kyle Kosic, cofondateur de xAI et ancien d’OpenAI, que la presse présente comme la nouvelle recrue de Prometheus pour travailler sur l’infrastructure IA. Kosic a notamment participé chez xAI à la mise en place de Colossus, le supercalculateur devenu central dans la stratégie de Musk. Son recrutement confirme que Prometheus ne cherche pas seulement des chercheurs modèles, mais des profils capables de bâtir des fondations de calcul à très grande échelle.
Un projet déjà massif en moyens et en ambition
Prometheus ne ressemble pas à un petit laboratoire en incubation. Le Financial Time rapportait fin février que l’entreprise avait levé 6,2 milliards de dollars l’an dernier pour une valorisation d’environ 30 milliards, et qu’elle discutait déjà d’un nouveau tour de table de plusieurs dizaines de milliards. Les mêmes informations évoquent des bureaux à San Francisco, Londres et Zurich, ainsi que des centaines de salariés déjà recrutés.
Ce niveau de capitalisation place immédiatement Prometheus dans une catégorie très particulière : celle des paris industriels conçus pour durer, et non des startups IA qui cherchent d’abord à lancer un produit viral.
Un modèle plus proche de Berkshire Hathaway que d’un pur labo IA
L’autre détail marquant concerne sa structure de long terme. Selon le Financial Time, Prometheus envisagerait un modèle inspiré de Berkshire Hathaway, avec des prises de participation dans des entreprises et une utilisation de leurs données pour nourrir ses systèmes. Cette idée ferait de Prometheus non seulement un développeur de modèles, mais aussi une machine d’intégration verticale entre capital, données industrielles et IA appliquée.
C’est peut-être là que le projet devient le plus intéressant. Bezos ne miserait pas seulement sur une nouvelle IA, mais sur une manière différente de la diffuser : via des actifs industriels, des partenariats profonds et un accès privilégié à des corpus de données difficiles à reproduire. Cette conclusion relève de l’analyse, appuyée sur la structure d’investissement décrite par le FT.
Une nouvelle étape dans la guerre des talents IA
Le recrutement de Kosic s’inscrit aussi dans une bataille plus large. Plusieurs sources notent que Prometheus participe à la « guerre aux talents » qui agite l’IA avancée, avec des profils arrachés à OpenAI, xAI et d’autres grands laboratoires. Le départ de Kosic renforce un constat déjà souligné par la presse : les cofondateurs historiques de xAI ont progressivement quitté l’entreprise.
Bezos semble viser l’IA la moins visible, mais potentiellement la plus décisive
Project Prometheus intrigue précisément parce qu’il ne cherche pas, pour l’instant, à devenir le prochain chatbot omniprésent. Son pari paraît plus silencieux, plus lourd, et peut-être plus durable : appliquer l’IA à des secteurs où la barrière d’entrée tient moins à l’interface qu’à la qualité des données, aux relations industrielles et à la puissance de calcul.
En clair, si les informations rapportées se confirment, Prometheus pourrait représenter une autre branche de la course à l’IA : non pas celle qui capte l’attention du grand public, mais celle qui cherche à remodeler l’ingénierie, la fabrication et les infrastructures du monde réel. Et c’est souvent dans ces couches-là que se jouent les paris les plus profonds.



