Pendant quinze ans, l’industrie mobile a vécu avec une certitude confortable : à chaque génération, les composants coûteraient moins cher. En ce début 2026, cette règle implicite est en train de se fissurer — et Carl Pei, CEO de Nothing, vient de le dire sans détour : la hausse des prix des smartphones n’est plus une menace théorique, c’est une mécanique industrielle… tirée par la mémoire.
Le fait : la mémoire n’est plus un « composant », c’est le goulet d’étranglement
Le diagnostic de Pei est simple : la RAM et le stockage ne sont plus « juste » des composants. Ce sont les mêmes ressources stratégiques que réclament, à grande échelle, les centres de données IA. Résultat : les smartphones se retrouvent en concurrence directe avec l’infrastructure qui alimente l’IA moderne.
— Carl Pei (@getpeid) January 14, 2026
Et quand les hyperscalers achètent, ils n’achètent pas à la semaine : ils verrouillent des capacités en amont, réservent des volumes, sécurisent des contrats. Côté marché, TrendForce évoque des hausses très fortes sur les prix contractuels de DRAM et de NAND dès le T1 2026, sous l’effet de la priorité donnée aux applications serveur.
Soit ça coûte plus cher, soit ça « downgrade »
Pei avance un chiffre qui frappe : des modules mémoire qui coûtaient moins de 20 dollars il y a un an pourraient dépasser 100 dollars sur des modèles haut de gamme d’ici fin 2026.
Même si l’ampleur exacte variera selon les gammes et les fournisseurs, l’équation est claire pour les fabricants :
- Augmenter les prix (souvent de façon visible, surtout sur le premium).
- Réduire certaines configurations (moins de RAM/stockage sur des versions de base).
- Rationaliser la gamme (moins d’options = meilleur rendement industriel, moins de casse logistique).
C’est exactement le type de « pression » que l’on voit déjà sur le PC : IDC explique que les fabricants ont tiré des stocks fin 2025 pour anticiper des tensions de mémoire et des hausses de prix en 2026 — et prévient d’une année « volatile ».
La crise de la mémoire change le design produit (et la narration marketing, même pour Nothing)
Ce qui se joue en 2026, c’est un basculement culturel : on sort d’un marché où la fiche technique était la star, et on entre dans un marché où l’architecture produit redevient un art de compromis.
Les marques qui vivaient de « plus de specs pour moins cher » vont souffrir — parce que la mémoire est précisément la ligne de coût qui explose. Le milieu de gamme risque d’être le plus exposé : c’est là que chaque euro compte, et que la tentation de « couper » (RAM, stockage, options) est la plus forte. Les géants qui sécurisent l’approvisionnement (ou qui ont plus de poids de négociation) auront un avantage mécanique.
Et, cette tension n’a rien d’un feu de paille : côté fournisseurs, Micron estime que les investissements lourds ne produiront pas de « soulagement » significatif avant 2028, ce qui installe l’idée d’un cycle long, pas d’un accident.
Acheter différemment, et juger autrement
Pour les acheteurs, la conséquence la plus intéressante n’est pas seulement « ça va coûter plus cher ». C’est que la valeur d’un smartphone risque de se jouer ailleurs :
- L’expérience (fluidité, stabilité, photo réelle, autonomie réelle) prendra le pas sur l’affichage « 16 Go + 1 To ».
- Les fabricants devront mieux justifier leurs prix : matériaux, longévité, support logiciel, services, IA locale, sécurité.
- Et paradoxalement, 2026 pourrait être l’année où l’on voit revenir une forme de sobriété : moins de variantes, moins de surenchère, plus de cohérence produit.
Carl Pei parle d’une fin de la « course aux specs » et d’un retour à une conception plus intentionnelle. Sur le papier, c’est une belle promesse. Dans la pratique, ce sera aussi — et surtout — une contrainte industrielle déguisée en philosophie.



