La souveraineté numérique n’est plus un slogan de conférence : elle devient un calendrier. En France, l’État prévoit de généraliser « Visio », sa solution maison de visioconférence, pour abandonner progressivement les services extra-européens dans l’administration d’ici 2027.
Le message politique est limpide : réduire la dépendance à des plateformes américaines devenues quasi réflexes (Teams, Zoom, Webex, etc.). Le ministère de la Fonction publique décrit une situation actuelle jugée risquée et coûteuse, entre multiplication d’outils, dépendances stratégiques, surcoûts de licences et coopérations inter-ministérielles complexifiées.
Derrière la posture, il y a une logique d’infrastructure : quand une administration dépend d’outils dont elle ne maîtrise ni l’hébergement ni la feuille de route, elle hérite aussi d’un risque de rupture (commerciale, juridique, géopolitique) et d’un angle mort sur la confidentialité.
Visio, c’est quoi exactement ?
Visio est présenté comme un outil développé par la DINUM au sein de La Suite Numérique, avec l’ambition de devenir l’outil « unique » de visioconférence pour les agents de l’État à horizon 2027.
Sur la pile technique et l’hébergement, l’État met en avant des marqueurs très « secteur public » :
- Hébergement chez Outscale (Dassault Systèmes) sur une infra labellisée SecNumCloud.
- Déploiement annoncé avec l’appui de l’ANSSI.
- Et, côté « IA utile » : transcription basée sur des technologies de la startup française Pyannote, et sous-titres temps réel attendus à l’été 2026 via le labo Kyutai.
Un détail intéressant : la solution s’appuie sur des briques open source et, le code publié de Visio s’appuie sur LiveKit. C’est un choix pragmatique (industrialiser vite), mais qui rappelle aussi que la souveraineté, en 2026, se joue souvent plus sur l’hébergement, la gouvernance et la maîtrise opérationnelle que sur un « from scratch » absolu.
Du pilote au déploiement massif : CNRS, DGFiP, Armées…
L’État assure que Visio n’arrive pas de nulle part : après un an d’expérimentation, l’outil compterait 40 000 utilisateurs réguliers et serait en cours de déploiement auprès de 200 000 agents. Parmi les premiers gros chantiers annoncés au T1 2026 : CNRS, Assurance Maladie, DGFiP, ministère des Armées.
Point symbole : le CNRS doit remplacer ses licences Zoom d’ici fin mars 2026 pour ses 34 000 agents et les 120 000 chercheurs associés à ses unités.
L’argument massue : l’économie de licences
Le communiqué avance un chiffre simple, calibré pour parler « budget public » : 1 million d’euros économisé par an pour chaque tranche de 100 000 utilisateurs qui quittent des solutions sous licence.
Ce n’est pas qu’une histoire de facture : c’est aussi une manière de réinvestir dans une chaîne logicielle (déploiement, support, sécurité, évolutions) plutôt que de financer une dépendance récurrente.
La France n’est pas isolée : la tendance « sortie partielle de Microsoft/suites US » progresse par touches, avec des stratégies et des succès inégaux. Mais, l’originalité française, ici, c’est l’ambition d’un outil souverain à très grande échelle, avec un agenda public. La vraie bataille ne sera pas la liste des fonctionnalités : ce sera la qualité d’expérience (stabilité, compatibilité, capacité serveurs, simplicité d’onboarding) — bref, ce moment où la souveraineté doit être aussi fluide que le SaaS qu’elle remplace.
La promesse est forte : si Visio tient la charge et le niveau d’usage, l’État ne se contente plus de « réguler » la tech. Il redevient un éditeur.







