L’IA a beau être le nouveau terrain de jeu des géants, l’Europe rappelle une règle ancienne : on ne verrouille pas un marché naissant en s’appuyant sur une porte d’entrée dominante. La Commission européenne vient d’informer Meta de son appréciation préliminaire : en restreignant l’accès de tiers assistants IA à WhatsApp, le groupe pourrait avoir enfreint les règles antitrust de l’UE.
L’étape est lourde : Bruxelles envisage désormais des mesures provisoires pour éviter un « préjudice grave et irréparable » à la concurrence, pendant que l’enquête suit son cours.
Ce que reproche l’UE : un « portier » WhatsApp qui favorise Meta AI
Le cœur du dossier est simple à comprendre : WhatsApp est considéré par les régulateurs comme un canal d’accès majeur (un « gardien ») pour des services qui veulent atteindre les utilisateurs — et donc un levier potentiellement décisif pour la distribution d’assistants IA. Bruxelles estime, à ce stade, que Meta pourrait réserver de facto WhatsApp à Meta AI, tout en limitant la capacité des assistants concurrents à opérer via les outils business.
Meta conteste : l’entreprise soutient que WhatsApp n’est pas un passage obligé pour distribuer des chatbots IA, les utilisateurs pouvant y accéder via les app stores, sites, appareils, etc.
Retour sur la chronologie : une règle « business » qui a changé la donne
Selon les éléments rapportés, Meta a mis à jour les conditions de WhatsApp Business à l’automne 2025 pour limiter les IA « généralistes » (les assistants polyvalents) en tant que service principal via la plateforme. Puis l’application de ces restrictions a été étendue, avec un point de bascule autour du 15 janvier 2026 pour les acteurs déjà en place — ce qui a alimenté l’idée que Meta AI devenait l’unique assistant généraliste pleinement « natif » dans WhatsApp sur une partie du marché européen.
La Commission a envoyé à Meta une communication des griefs (Statement of Objections). C’est une étape formelle : Bruxelles expose sa thèse juridique et ses premiers constats, mais ce n’est pas une décision finale. Meta a le droit de consulter le dossier, répondre, et exercer ses droits de défense avant toute sanction ou injonction définitive.
L’angle juridique évoqué est celui de l’abus de position dominante (logique « Article 102 TFUE »/Article 54 EEE), typiquement mobilisé quand une plateforme dominante s’auto-préfère ou ferme l’accès à des concurrents sur un marché adjacent.
Pourquoi Bruxelles parle déjà de mesures provisoires
Le point qui rend ce dossier explosif, c’est le tempo : l’IA « assistant » est un marché qui évolue vite, et la Commission craint qu’une exclusion prolongée crée des effets irréversibles (barrières à l’entrée, perte de traction, coût d’acquisition qui explose pour les plus petits acteurs). D’où l’idée de mesures provisoires : une suspension ou un aménagement temporaire de la politique, le temps que l’enquête aboutisse.
La vice-présidente exécutive Teresa Ribera a explicitement justifié cette approche « rapide » par la nécessité de préserver un jeu concurrentiel effectif pendant l’instruction.
Le dossier a aussi une dimension nationale : l’autorité italienne de concurrence (AGCM) a déjà ordonné à Meta, fin décembre 2025, de suspendre certains termes de WhatsApp jugés potentiellement anticoncurrentiels — avec une procédure d’urgence, justement, au nom du risque de dommage concurrentiel.
Une bataille d’« accès » plus qu’une bataille de modèles
Ce que l’Europe teste ici, ce n’est pas la qualité de Meta AI vs ChatGPT vs Gemini. C’est une question de structure : qui a le droit d’être présent « nativement » là où sont les utilisateurs.
Si la Commission va au bout, le message serait clair pour toutes les plateformes : l’IA devient un marché à part entière, et les messageries dominantes sont des infrastructures d’accès qui ne peuvent pas être utilisées pour imposer un seul assistant.
Pour Meta, le risque n’est pas seulement une amende : c’est l’obligation de réouvrir le robinet (même provisoirement), et donc de perdre l’avantage d’intégration qui fait la force d’un assistant « in-app ».



