Pendant longtemps, ChatGPT a imposé son rythme au marché. Il a fixé les usages, capté l’attention du grand public et installé OpenAI comme la référence évidente de l’IA conversationnelle.
Mais, dans les bureaux des startups, chez les développeurs, dans les équipes produit et au sein des organisations qui paient vraiment pour l’IA, un autre nom remonte de plus en plus souvent : Claude.
Le phénomène n’est plus anecdotique. Il ne signifie pas que ChatGPT s’effondre, ni qu’Anthropic a déjà remporté la bataille. Il révèle quelque chose de plus subtil, et peut-être de plus important : la compétition se joue désormais moins sur la notoriété grand public que sur la préférence des utilisateurs professionnels.
Et, sur ce terrain-là, Claude est en train de devenir un concurrent beaucoup plus sérieux qu’il ne l’était encore il y a un an.
Le marché de l’IA commence à se scinder en deux mondes
C’est probablement le point le plus structurant. D’un côté, OpenAI conserve un avantage immense sur le marché grand public : distribution, marque, présence culturelle, intégrations multiples. De l’autre, la couche « pro » — celle des développeurs, des équipes techniques et des entreprises — devient plus disputée.
Le Financial Times explique que OpenAI accélère justement son expansion commerciale pour répondre à la montée d’Anthropic et de Google sur le segment business. Il apparaît que Anthropic apparaît de plus en plus souvent comme le choix naturel des nouveaux acheteurs en entreprise.
Autrement dit, ChatGPT reste probablement l’interface la plus visible de l’IA moderne, mais cela ne suffit plus à garantir une domination sans partage sur les usages les plus stratégiques.
Pourquoi Claude séduit autant les développeurs ?
La raison la plus souvent citée est simple : Claude est perçu comme très fort en code et en raisonnement structuré. Ce n’est pas seulement une impression diffuse. Anthropic bénéficie aujourd’hui d’une vraie présence dans les environnements techniques, via son API, via AWS Bedrock, et via l’adoption de ses modèles dans de nombreux workflows développeurs. AWS met d’ailleurs explicitement en avant Claude sur Bedrock, avec un accès direct à toute la famille de modèles Anthropic pour les entreprises déjà clientes d’Amazon.
Sur les benchmarks de génie logiciel, la famille Claude reste aussi extrêmement compétitive. Le leaderboard officiel de SWE-bench montre des modèles Claude parmi les meilleurs résultats du moment, même si la compétition est désormais très serrée avec les dernières générations de modèles OpenAI et Google.
Mais, le plus important n’est peut-être pas le benchmark brut. C’est le ressenti d’usage : beaucoup d’équipes techniques semblent apprécier chez Claude une écriture plus structurée, un meilleur maintien du contexte et une manière plus stable de traiter les tâches longues et complexes.
La confiance devient un avantage concurrentiel à part entière
Anthropic a aussi construit sa marque autour d’un discours de fiabilité, d’alignement et d’honnêteté. Ce n’est pas un détail marketing. Dans l’entreprise, la valeur d’un modèle ne dépend pas seulement de sa créativité ou de sa vitesse ; elle dépend aussi du temps perdu à vérifier ses réponses quand elles sont trop affirmatives ou trop fragiles.
C’est précisément sur ce terrain que Claude semble gagner des points. L’approche d’Anthropic autour de la sécurité et de ce qu’elle appelle une IA plus « constitutionnelle » a longtemps pu sembler moins flamboyante que celle d’OpenAI. Elle devient aujourd’hui un argument de recrutement, de distribution et d’adoption.
Le Financial Times note d’ailleurs qu’Anthropic attire des talents venus d’OpenAI et de Google DeepMind, en partie grâce à cette identité plus cohérente autour de la sûreté et du comportement des modèles.
L’argent confirme que ce n’est plus une simple impression
Sur le plan financier aussi, Anthropic est sorti du statut de challenger théorique. La société a été valorisée 61,5 milliards de dollars lors de sa levée de fonds de mars 2025. Quelques mois plus tard, Reuters rapportait même une valorisation encore bien supérieure lors d’un tour ultérieur.
Côté revenus, OpenAI reste nettement plus gros en valeur absolue : Reuters rapportait début mars que son revenu annualisé avait dépassé 25 milliards de dollars à fin février 2026. Mais, Anthropic n’est plus marginal pour autant : Reuters indiquait déjà à l’automne 2025 que son rythme de revenus annualisés visait environ 9 milliards de dollars en sortie de 2025, avec une forte dominante entreprise et API.
On n’est plus face à un acteur géant et un outsider sympathique. On est face à deux entreprises qui commencent réellement à se disputer les clients à plus forte valeur.
AWS donne à Claude une rampe de lancement redoutable
L’un des grands accélérateurs d’Anthropic, c’est évidemment Amazon. AWS offre à Claude une distribution naturelle dans un environnement déjà massivement utilisé par les grandes entreprises. Pour un grand compte qui tourne déjà sur AWS, déployer Claude via Bedrock est beaucoup plus simple que de reconstruire toute une chaîne autour d’un autre fournisseur. Amazon a en plus renforcé son engagement avec plusieurs milliards de dollars investis dans Anthropic.
Ce point est crucial. Dans l’IA, la qualité du modèle compte. Mais la proximité avec l’infrastructure du client compte souvent presque autant.
Il serait absurde d’en conclure qu’OpenAI est en difficulté terminale. L’entreprise continue de croître très vite, d’embaucher massivement et d’étendre sa présence dans les entreprises. Reuters rapportait encore le 21 mars qu’OpenAI prévoit presque de doubler ses effectifs d’ici fin 2026, justement pour accélérer sur le produit, l’ingénierie et les ventes.
Mais, il y a une différence importante entre dominer le récit de l’IA et dominer les usages professionnels les plus rentables. C’est là que la pression d’Anthropic devient sérieuse.
Le vrai signal vient des utilisateurs qui changent de modèle sans état d’âme
Le segment professionnel est souvent le meilleur thermomètre du marché. Ce sont les utilisateurs les moins fidèles à la marque et les plus fidèles à la performance. Ils changent vite, testent beaucoup, comparent sans romantisme et entraînent ensuite les décisions d’achat des entreprises.
Si Claude continue à gagner du terrain chez eux, cela ne signifiera pas forcément que ChatGPT cesse d’être le chatbot grand public numéro un. Mais cela voudra dire quelque chose de potentiellement plus profond : que la couche la plus précieuse du marché — celle qui paie cher, influence les stacks et structure les achats — commence à voir Anthropic comme une référence à part entière.
En somme, OpenAI garde l’avantage de la taille. Anthropic, lui, semble gagner autre chose : la conviction croissante qu’au moment de choisir un modèle pour le travail sérieux, Claude mérite désormais d’être le premier nom sur la liste.



