D’un côté, la NASA et son Space Launch System (SLS), symbole d’une ingénierie « mission assurance » pensée pour le très lointain. De l’autre, SpaceX, qui traite la fusée comme un produit industriel : itérer vite, réutiliser, lancer souvent.
Les deux approches ne se contentent pas de coexister : elles façonnent une nouvelle économie spatiale, où la cadence et le coût deviennent aussi stratégiques que la poussée.
NASA vs SpaceX : Deux philosophies matérielles et industrielles
SpaceX : itération rapide, réutilisation, et architecture pensée pour revenir
SpaceX a construit son avantage sur un principe simple : le premier étage doit revenir, encore et encore. Le Falcon 9 est devenu l’emblème de cette logique, avec des boosters capables d’enchaîner les vols — Spaceflight Now a documenté un record à 30ᵉ vol pour un même premier étage en 2025.
Sur Starship, SpaceX pousse la logique à l’extrême avec une structure en acier inoxydable, choix atypique mais assumé pour sa facilité de fabrication et son comportement à très basse température.
Et côté moteurs, le Raptor fonctionne au méthane + oxygène liquide (methalox), avec un cycle de combustion étagée à plein débit conçu pour l’efficacité… et, surtout, la répétabilité.
NASA : héritage, robustesse, et priorité à la fiabilité espace profond
Le SLS, lui, est un lanceur de programme : lourd, complexe, et construit autour d’une chaîne de sous-traitance qui privilégie la stabilité et la traçabilité. Sa configuration Block 1 est annoncée capable d’envoyer 95 tonnes en orbite basse.
La NASA n’a jamais caché la philosophie : on accepte une cadence faible, mais on mise sur la « certitude » pour les missions habitées lointaines (Artemis/Orion).
Coûts : le fossé qui structure tout le reste
C’est ici que la comparaison devient brutale :
- Falcon 9 : SpaceX a relevé son prix catalogue à 67 milliards de dollars en 2022 (inflation), un ordre de grandeur qui reste une référence dans le marché des lanceurs commerciaux.
- SLS : les estimations publiques « haut niveau » pointent depuis longtemps une somme supérieure à 2 milliards de dollars par lancement (OMB/OIG), et des déclarations récentes dans le débat budgétaire américain ont même qualifié SLS de programme à ~4 milliards par lancement.
La conséquence est mécanique : la réutilisation n’est pas un « bonus », c’est le moteur d’un modèle économique. Plus SpaceX lance, plus elle amortit, plus elle peut relancer. SLS, lui, reste structurellement cher parce qu’il est structurellement peu fréquent — et en grande partie expendable.

Performances : « capacité brute » contre « capacité utile dans la durée »
Sur le papier :
- SLS Block 1 : ~95 t vers l’orbite basse.
- Falcon Heavy : jusqu’à ~63,8 t vers l’orbite basse en configuration expendable (chiffre de référence couramment repris).
Mais, la question moderne n’est plus seulement « qui pousse le plus fort ? » Elle devient : qui peut le faire souvent, à un prix soutenable, avec une chaîne opérationnelle stable ?

SpaceX s’approche d’une cadence industrielle (et même ses concurrents chinois citent explicitement la difficulté à atteindre la fréquence Falcon 9).
Là où tout converge : l’Artemis « hybride »
Le tournant de 2026, c’est que la rivalité devient collaboration. Artemis illustre parfaitement le compromis :
- SLS reste l’élévateur « institutionnel » pour Orion et l’architecture NASA.
- Starship est sélectionné comme atterrisseur lunaire (HLS), misant sur le ravitaillement en orbite et la réutilisation pour rendre l’alunissage plus scalable.
Et c’est là que le duel se transforme en système : NASA apporte la structure, les règles, la mission ; SpaceX apporte l’industrialisation et la logique de coût.
Le match « NASA vs SpaceX » n’est pas un duel de marques : c’est un duel de modèles. Le modèle NASA (SLS) est une assurance : cher, rare, calibré pour une mission. Le modèle SpaceX (Falcon/Starship) est une plateforme : lancements fréquents, réutilisation, baisse de coût par l’échelle.
À court terme, la réalité la plus probable est celle d’un mix : l’État pour les architectures, le privé pour la cadence. À long terme, si la réutilisation totale devient fiable (Starship ou autre), l’accès à l’espace cessera d’être un événement. Il deviendra une infrastructure — et c’est à ce moment-là que la « compétition » bascule en quelque chose de plus grand : une nouvelle normalité orbitale.



