Les sanctions américaines sur les semi-conducteurs ont un effet paradoxal : elles ne stoppent pas l’innovation chinoise, elles reconfigurent ses priorités.
Cette semaine, un signal fort est venu de l’intérieur même de l’industrie : des dirigeants de premier plan (SMIC, Naura, YMTC, Empyrean, avec des universitaires) appellent à une mobilisation nationale pour créer une alternative domestique à ASML, le champion néerlandais des machines de lithographie EUV, pièce maîtresse des nœuds les plus avancés.
Pourquoi l’EUV est la « montagne » qui décide de tout
Depuis 2019, Washington et ses alliés ont progressivement resserré l’accès de la Chine aux équipements et savoir-faire nécessaires aux nœuds avancés. La lithographie EUV est l’icône de cette stratégie, car elle conditionne la production à grande échelle des procédés de pointe (et donc une partie de la compétitivité sur smartphones, IA, HPC).
Les auteurs de l’appel chinois ne contestent pas seulement le blocage : ils décrivent le problème comme systémique, centré sur trois goulots d’étranglement :
- EDA (logiciels de conception),
- matériaux/wafers,
- équipements de fabrication avancés, avec l’EUV au sommet.
ASML n’est pas « juste » une entreprise : c’est un système de 5 000 fournisseurs
L’un des passages les plus révélateurs de cet appel, c’est la façon dont ASML est décrite : non pas comme une fabrique unique, mais comme un intégrateur d’une chaîne de valeur extraordinairement spécialisée.
Les chiffres cités — plus de 100 000 composants issus d’environ 5 000 fournisseurs — résument pourquoi « faire son ASML » n’est pas un simple rattrapage technologique : c’est un projet industriel total.
Et, c’est là que se joue la différence entre « avoir un prototype » et « produire des machines » : la source EUV (plasma, stabilité), la métrologie et l’alignement, les étages mécaniques ultra-précis, l’optique de très haut niveau (souvent associée à des acteurs européens), et la capacité à maintenir le rendement (uptime), la cadence (throughput) et la reproductibilité.
La Chine progresse… mais l’appel parle surtout de fragmentation
Les dirigeants chinois reconnaissent des progrès « en pièces détachées » : lasers EUV, plateformes à double étage, composants optiques — mais ils insistent sur le nœud central : l’intégration. Leur diagnostic est brutal : l’écosystème local est vaste mais trop fragmenté (multiples acteurs EDA, designers, équipementiers), et la réussite dépendrait d’une coordination nationale plus forte et de ressources mutualisées sur la période 2026-2030.
C’est aussi pour cela qu’ils emploient une formule martiale (« abandonner les illusions, se préparer à la lutte ») : l’objectif n’est plus de « contourner » à court terme, mais de construire une autonomie durable sous contrainte.
Des articles récents évoquent des efforts chinois ayant abouti à des prototypes capables de générer de la lumière EUV, sans pour autant produire déjà des puces exploitables — une nuance essentielle. Autrement dit : l’étincelle existe, mais la machine n’est pas encore une fab EUV utilisable au quotidien.
Même si Pékin réussit, la victoire sera graduelle
L’idée d’un « ASML chinois » est puissante politiquement, mais la réalité industrielle suggère un scénario plus progressif :
- Consolider l’EDA et les matériaux : sans une chaîne stable (wafers, chimies, masques, contrôle), une EUV nationale n’aurait pas d’écosystème pour livrer des volumes.
- Atteindre d’abord une EUV « fonctionnelle » avant une EUV « compétitive » : produire quelques wafers est une chose ; atteindre un rendement, une cadence et une maintenance comparables à l’état de l’art en est une autre.
- Assumer une bataille longue : même les sources proches du dossier évoquent des horizons type 2028–2030 pour des capacités plus crédibles — ce qui cadre avec l’idée d’un « longue lutte » mentionnée par les dirigeants.
Pour les États-Unis et leurs alliés, le risque est celui d’un effet « Manhattan Project » : plus la pression dure, plus l’incitation à l’autonomie devient structurante (et donc moins réversible). Pour ASML et la chaîne occidentale, le verrouillage de la Chine peut protéger des années d’avance… mais il stimule aussi la création d’une filière alternative sur le long terme. Enfin, pour la Chine, l’enjeu n’est pas seulement de « faire du 3 nm » : c’est de ne plus dépendre d’un point unique de défaillance géopolitique.
Au fond, la question n’est pas « la Chine peut-elle copier ASML ? ». Elle est : la Chine peut-elle coordonner, standardiser et industrialiser un système EUV complet — dans un monde où la chaîne d’approvisionnement est devenue une arme stratégique.



