Suivre sa propre santé est déjà un sport. Suivre celle de ses enfants, de son/sa partenaire et de parents vieillissants, c’est souvent une gymnastique mentale faite de rappels, d’apps éparpillées, de comptes rendus PDF introuvables et de « tu as pris ton traitement ? » envoyés à la volée.
Avec Luffu, James Park et Eric Friedman — les fondateurs de Fitbit — veulent transformer ce chaos en tableau de bord… et confier à l’IA une partie du « mental load » du soin au quotidien.
Un nouveau chapitre post-Fitbit : de la santé individuelle à la santé « partagée »
Luffu se présente comme un « intelligent family care system » : une plateforme pensée pour agréger, organiser et interpréter la santé à l’échelle d’un foyer, plutôt que de l’utilisateur isolé. L’app est annoncée en test privé (avec liste d’attente), et la société évoque déjà, à terme, une extension vers des produits matériels complémentaires.
L’angle est très actuel : l’outil s’adresse explicitement aux aidants — cette population qui jongle entre enfants et parents âgés, et dont la charge mentale tient autant du suivi médical que de la logistique quotidienne. TechCrunch rappelle d’ailleurs l’ampleur du phénomène des aidants familiaux aux États-Unis, un contexte qui rend le positionnement de Luffu particulièrement lisible.
Ce que l’IA « regarde » vraiment : moins de courbes, plus de sens
Là où Fitbit a popularisé une lecture « capteurs → métriques → graphiques », Luffu veut passer à « données → contexte → décisions ». Concrètement, la promesse repose sur trois briques :
- Agrégation multi-sources : Luffu connecte des données issues de plateformes et d’appareils (les articles citent notamment Fitbit et Apple Health), mais aussi des informations saisies par l’utilisateur (texte, voix, photos).
- Interprétation en langage naturel : Plutôt que de vous laisser « faire le diagnostic » en lisant des dashboards, Luffu met en avant des résumés compréhensibles et une logique de questions/réponses (« où en est la tension de mon père ? », « qu’est-ce qui a changé cette semaine ? »).
- Alertes familiales et suivi des routines : L’IA apprend des patterns (sommeil, activité, prises de médicaments, signaux faibles) et peut remonter des alertes lorsqu’une routine se dégrade ou qu’un élément « cloche » — typiquement le genre de détail qu’un proche ne verbalise pas toujours, mais qui devient visible quand on observe la tendance.

Le vrai match : Apple Health, Google/Fitbit… et la bataille de la confiance
Sur le papier, Luffu attaque une zone où les grands écosystèmes restent maladroits : le partage et la coordination. Les plateformes actuelles savent très bien quantifier vous, mais peinent à orchestrer un cercle (parents, enfants, aidants, médecins) avec des niveaux d’accès et une narration simple.
Mais, l’ambition a un prix : la confiance. Multiplier les sources, potentiellement intégrer des éléments médicaux, autoriser des partages intra-famille… tout cela décuple les questions de confidentialité, de consentement, de gouvernance des données et de responsabilité. eWeek souligne d’ailleurs que Luffu insiste sur une posture de « guardian » (gardien) avec contrôle utilisateur, plutôt qu’un outil de surveillance permanente — une nuance essentielle si le produit veut éviter de devenir anxiogène.
Et c’est peut-être là que se jouera le succès : Luffu ne gagnera pas seulement sur la qualité de ses modèles IA, mais sur son design social — qui voit quoi, quand, pourquoi, et comment l’app empêche l’obsession de remplacer le soin.
Ce que Luffu dit de la prochaine vague « IA santé »
Le retour des fondateurs de Fitbit n’est pas nostalgique : il est symptomatique. La santé connectée entre dans une phase où les capteurs ne suffisent plus. La valeur migre vers l’orchestration (données dispersées), la traduction (du médical vers l’humain) et la priorisation (quoi traiter maintenant). Luffu parie que l’IA peut devenir un filtre bienveillant plutôt qu’un mégaphone à notifications.
Si la promesse est tenue, l’app pourrait devenir ce que beaucoup attendent depuis des années : non pas une accumulation de chiffres, mais un assistant de continuité familiale, capable de vous dire l’essentiel — et, de vous rendre du temps, de l’attention, et un peu de sérénité.


