La séparation entre Nothing et CMF prend une dimension beaucoup plus importante que prévu. Carl Pei confirme que CMF doit devenir une entreprise basée en Inde et détenue majoritairement par des actionnaires indiens, avec sa propre équipe et ses activités de recherche et développement implantées dans le pays.
Nothing restera actionnaire et partenaire de la nouvelle structure, mais l’objectif dépasse largement une simple réorganisation juridique. Carl Pei veut transformer CMF en véritable constructeur capable de concevoir ses smartphones en interne, et non en marque se contentant d’adapter des appareils développés par des fabricants tiers.
CMF sera contrôlé majoritairement par des actionnaires indiens
Carl Pei a détaillé la prochaine étape de la transformation de CMF dans une longue publication sur X. La marque doit devenir une entreprise indépendante dont le siège sera installé en Inde. Elle disposera également de sa propre équipe et d’activités de R&D locales, tandis que les actionnaires indiens détiendront la majorité du capital.
Nothing restera impliqué en tant qu’actionnaire et partenaire.
— Carl Pei (@getpeid) September 21, 2026
Cette précision va plus loin que l’annonce faite en septembre 2025. Nothing avait alors confirmé son intention de transformer CMF en filiale indépendante basée en Inde, sans détailler la future répartition du capital. La structure juridique nécessaire à cette séparation existe déjà. CMF India Private Limited a été enregistrée en décembre 2025, préparant progressivement l’autonomie de la marque.
Nothing avait parallèlement annoncé un investissement de plus de 100 millions de dollars dans une coentreprise avec Optiemus destinée à développer la production locale de CMF. Le projet devait permettre la création d’environ 1 800 emplois sur trois ans.
La nouvelle organisation doit désormais ajouter une dimension essentielle à cette implantation industrielle : l’ingénierie.
Carl Pei ne veut pas seulement fabriquer des smartphones en Inde
L’argument développé par Carl Pei repose sur une distinction importante entre fabriquer un smartphone et réellement le concevoir. Selon lui, l’Inde a déjà largement réussi la première étape. Près de 99 % des smartphones vendus dans le pays seraient désormais fabriqués localement. Le prochain défi consiste donc à développer davantage les compétences nécessaires pour concevoir les produits eux-mêmes.
CMF devrait pour cela récupérer ou développer plusieurs capacités actuellement associées à Nothing : exploitation de Nothing OS, ingénierie, relations avec les fournisseurs et gestion de la marque.
Carl Pei veut surtout que la nouvelle entreprise maîtrise davantage de composants essentiels de ses futurs smartphones. Cela inclut la conception mécanique du produit, le choix des matériaux, la gestion thermique et la durabilité, mais aussi la sélection des capteurs photo et le développement du traitement d’image. CMF devrait également travailler sur son système logiciel, les mises à jour, la conception et la certification des antennes ainsi que l’intégration des écrans, processeurs et modules photo avec les différents fournisseurs.
Cette maîtrise technique constitue, selon Pei, la différence entre un véritable constructeur et une marque qui choisit essentiellement un appareil dans le catalogue d’un ODM avant de le commercialiser sous son propre nom.
Dans ce deuxième modèle, les possibilités de différenciation restent limitées et la concurrence finit généralement par se concentrer sur le prix.
L’histoire des marques indiennes sert d’avertissement
Carl Pei utilise justement l’évolution du marché indien pour défendre cette stratégie. Selon les chiffres qu’il cite, les marques indiennes représentaient près de la moitié des ventes de smartphones dans le pays en 2015. Dix ans plus tard, leur part serait tombée sous 1 %. Pei attribue notamment ce recul au modèle industriel adopté par une partie de ces constructeurs. Beaucoup s’appuyaient sur des designs largement préparés par leurs partenaires de fabrication, ce qui leur permettait de commercialiser rapidement des appareils abordables mais leur laissait relativement peu de contrôle sur l’ingénierie fondamentale du produit.
L’arrivée de concurrents étrangers disposant de capacités de développement plus importantes aurait progressivement rendu cette approche moins compétitive.
CMF veut éviter ce piège. La stratégie consiste donc à profiter de l’écosystème industriel déjà développé en Inde tout en construisant localement les compétences permettant de contrôler davantage la conception du smartphone.
Cette ambition est particulièrement importante pour une marque positionnée sur l’entrée et le milieu de gamme. Lorsque les marges sont faibles et que plusieurs concurrents utilisent des composants similaires, l’optimisation du matériel et du logiciel devient l’un des rares moyens de créer une différence durable sans entrer exclusivement dans une guerre des prix.
CMF vise à terme 100 millions de smartphones par an
L’objectif annoncé par Carl Pei est particulièrement ambitieux : atteindre une production de 100 millions de smartphones par an. Pour le dirigeant, ce volume représente un seuil stratégique dans les relations avec les fournisseurs. Lorsqu’un constructeur atteint une échelle suffisamment importante, il peut davantage demander à ses partenaires de développer des composants correspondant précisément à ses besoins plutôt que de choisir parmi les solutions déjà disponibles.
CMF est évidemment encore très loin d’un tel volume. Mais, cette ambition permet de comprendre pourquoi Nothing veut donner davantage d’autonomie à la marque. CMF n’est plus simplement envisagé comme une gamme abordable servant à compléter le catalogue Nothing : le projet consiste à construire progressivement un constructeur disposant de sa propre organisation industrielle.
L’Inde constitue un terrain logique pour cette stratégie.
CMF y réalise déjà une part importante de son activité et se positionne sur un segment particulièrement volumineux. La marque commercialise notamment des smartphones sous la barre des 200 dollars, tandis que les appareils vendus entre 100 et 200 dollars représentaient plus de 42 % des livraisons de smartphones en Inde au deuxième trimestre 2025 selon les données IDC citées.
CMF dispose donc d’un marché domestique considérable sur lequel construire sa croissance avant d’accélérer éventuellement son expansion internationale.
Nothing OS sera l’une des clés de cette indépendance
La relation entre Nothing et CMF restera néanmoins déterminante, notamment sur le plan logiciel. Carl Pei indique que CMF continuera à bénéficier de Nothing OS, mais plusieurs détails importants restent encore inconnus. La future répartition des responsabilités concernant le développement du système, les mises à jour et le support des appareils existants n’a pas été précisée.
La question est loin d’être secondaire.
L’un des principaux avantages d’un smartphone conçu en interne réside précisément dans la capacité à faire évoluer conjointement matériel et logiciel. Si CMF veut réellement dépasser le modèle des smartphones essentiellement développés par des partenaires externes, l’entreprise devra disposer d’une maîtrise suffisante de cette couche logicielle.
Carl Pei met d’ailleurs en avant l’historique de mises à jour de Nothing pour illustrer l’importance accordée au suivi des appareils. La séparation devra donc trouver un équilibre particulier : donner à CMF suffisamment d’autonomie pour développer sa propre ingénierie sans perdre les technologies, l’expérience et l’identité logicielle construites par Nothing.
Plusieurs informations essentielles manquent encore. Carl Pei n’a pas révélé l’identité des futurs actionnaires indiens, la répartition exacte du capital ni le calendrier de finalisation de cette nouvelle organisation.
Le prochain smartphone CMF devra attendre
Cette transformation intervient également à un moment inhabituel pour la gamme. CMF ne devrait pas lancer de nouveau smartphone en 2026. En juin, Akis Evangelidis, cofondateur de Nothing, avait expliqué que la hausse du prix de la mémoire rendait difficile le développement d’un successeur au CMF Phone 2 Pro tout en conservant le positionnement tarifaire attendu de la marque. Le CMF Phone 2 Pro restera donc pour l’instant le smartphone le plus récent de l’entreprise.
D’autres produits CMF sont toujours prévus cette année, y compris dans de nouvelles catégories, mais cette pause laisse surtout du temps à la marque pour préparer sa nouvelle organisation. Elle souligne également la difficulté de son positionnement. Construire un smartphone à moins de 200 dollars tout en développant davantage de composants et de technologies en interne nécessite une échelle industrielle considérable. La hausse actuelle du coût de la mémoire ne fait que rendre cette équation plus complexe.
C’est précisément pourquoi l’objectif des 100 millions d’unités est aussi central dans le discours de Carl Pei : CMF veut utiliser le volume pour obtenir davantage de contrôle sur son produit sans perdre l’avantage tarifaire qui a construit son identité.
La séparation avec Nothing ne ressemble donc plus à la simple émancipation d’une sous-marque. CMF veut devenir un véritable constructeur indien, avec sa propre ingénierie, sa R&D et une ambition industrielle mondiale. Le défi sera désormais de prouver qu’une marque née pour rendre Nothing plus accessible peut gagner son indépendance sans perdre ce qui faisait justement sa différence.