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DeepSeek et Moonshot sous enquête en Chine après les accusations d’Anthropic sur Claude

Décryptage

DeepSeek et Moonshot sous enquête en Chine après les accusations d’Anthropic sur Claude

L'ESSENTIEL
  • Une enquête ouverte par l'autorité chinoise du cyberespace visant DeepSeek et Moonshot AI.
  • Des soupçons de transferts de données utilisateurs vers le modèle américain d'Anthropic.
  • Un rapport d'Anthropic pointant des millions d'échanges et des usages potentiellement sensibles.
  • Des questions cruciales soulevées autour de la souveraineté et de la confidentialité numérique.
  • Un scandale qui dépasse largement le cadre technique pour devenir une affaire géopolitique.

Le rapport publié par Anthropic sur la « distillation illicite » de Claude pourrait désormais avoir des conséquences réglementaires en Chine. Selon The Information, l’autorité chinoise du cyberespace enquête sur DeepSeek et Moonshot AI afin de déterminer si des données de leurs utilisateurs ont été transmises à Anthropic sans leur connaissance.

L’affaire présente une situation inhabituelle : Anthropic accusait initialement plusieurs laboratoires chinois d’utiliser clandestinement Claude pour améliorer leurs propres modèles. Les autorités chinoises s’intéresseraient désormais à l’autre face de ces mêmes pratiques, à savoir la possibilité que des données provenant d’utilisateurs chinois aient quitté le pays pour être traitées par une entreprise américaine.

DeepSeek et Moonshot dans le viseur du régulateur chinois

Selon The Information, la Cyberspace Administration of China (CAC) a interrogé des employés de DeepSeek et de Moonshot au sujet de données susceptibles d’avoir été transférées vers Anthropic. L’enquête est toujours en cours et aucune sanction n’aurait été décidée à ce stade. Les deux entreprises n’ont pas publiquement commenté ces informations.

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Les sept entreprises chinoises citées par Anthropic auraient initialement été convoquées : Alibaba, Moonshot AI, DeepSeek, Zhipu, MiniMax, Xiaomi et SenseTime. D’après le récit publié par The Information, les investigations se seraient ensuite concentrées sur DeepSeek et Moonshot, non pas parce qu’elles représentaient les volumes les plus importants, mais en raison de la nature de certains exemples détaillés dans le rapport d’Anthropic.

La nuance est importante. Les accusations techniques d’Anthropic ne constituent pas en elles-mêmes les conclusions de l’autorité chinoise. Elles servent ici de point de départ à une enquête distincte portant sur les obligations des entreprises chinoises concernant leurs propres utilisateurs.

La Chine dispose en effet d’un cadre réglementaire spécifique pour les transferts internationaux de données. Les règles de la CAC encadrent notamment la sortie de données personnelles et de données considérées comme importantes, avec différents mécanismes d’évaluation de sécurité selon leur nature et les volumes concernés.

Anthropic affirme avoir identifié environ 190 millions d’échanges

L’origine de l’affaire remonte au rapport de renseignement sur les menaces publié par Anthropic en septembre. L’entreprise américaine affirme avoir détecté plusieurs campagnes menées par des laboratoires chinois cherchant à exploiter Claude pour récupérer ses capacités et améliorer leurs propres systèmes.

La distillation n’est pas en elle-même une technique inhabituelle en intelligence artificielle. Elle consiste généralement à utiliser les réponses d’un modèle plus performant comme données permettant d’entraîner un autre système. Cependant, Anthropic qualifie les campagnes décrites dans son rapport d’« illicites », affirmant qu’elles auraient utilisé des comptes frauduleux, des services intermédiaires et différentes méthodes destinées à contourner ses restrictions d’accès. Ces affirmations proviennent d’Anthropic et ne doivent donc pas être confondues avec des conclusions indépendantes sur le comportement de chaque entreprise citée.

Les volumes avancés sont considérables. Anthropic attribue à Alibaba plus de 151 millions d’échanges entre mai et juillet 2026. Moonshot aurait représenté plus de 23 millions d’échanges sur la même période, tandis que DeepSeek aurait dépassé 12,1 millions d’échanges en seulement quatorze jours en juillet. Zhipu aurait généré plus de 3,4 millions d’échanges et Xiaomi plus de 400 000.

Alibaba représenterait donc, selon les données d’Anthropic, le volume de loin le plus important. Pourtant, les informations disponibles sur l’enquête chinoise indiquent que le régulateur se concentre actuellement sur DeepSeek et Moonshot. Cette différence montre que le volume de requêtes ne serait pas le seul critère examiné.

Ce sont surtout les données qui auraient transité dans certaines conversations qui rendent le dossier sensible.

Des conversations contenant des données sensibles auraient été redirigées

Dans le cas de Moonshot, Anthropic affirme avoir découvert que certaines demandes adressées par des utilisateurs à Kimi étaient en réalité transférées vers Claude, dont les réponses auraient ensuite été présentées comme provenant du modèle de Moonshot. Sur une période de dix jours, Anthropic dit avoir observé près de 300 000 requêtes relayées à travers 5 380 comptes frauduleux.

Le cas le plus sensible décrit par Anthropic concerne un utilisateur que l’entreprise américaine estime probablement affilié à l’Armée populaire de libération. Celui-ci aurait utilisé ce qu’il pensait être Kimi pour analyser des données de vidéosurveillance concernant une personne suivie à travers des centaines de caméras à Chengdu. Certaines images provenaient, selon Anthropic, de caméras situées à proximité d’installations militaires, d’instituts liés à China Electronics Technology Group Corporation et d’une grande entreprise publique. Anthropic affirme que ces informations ont été relayées vers Claude.

DeepSeek aurait utilisé une approche similaire. Anthropic affirme que certaines requêtes sélectionnées provenant d’utilisateurs de DeepSeek étaient transférées vers Claude Opus, notamment dans des environnements de développement utilisant des outils tiers. Parmi les exemples présentés figurent des documents internes d’une entreprise technologique chinoise, des données liées à un système de police municipale ainsi que des identifiants actifs associés à une base de données d’un organisme gouvernemental russe lié à la défense.

Ces exemples restent des constatations et attributions publiées par Anthropic. L’enquête chinoise devra précisément déterminer ce qui a effectivement été transféré, dans quelles conditions et quelles obligations réglementaires pouvaient s’appliquer.

C’est néanmoins ce type d’information qui change profondément la nature du dossier. Une affaire initialement présentée comme une bataille entre laboratoires pour protéger leurs modèles devient potentiellement une question de souveraineté et de protection des données.

La même pratique soulève deux problèmes totalement différents

Le paradoxe de cette affaire tient à la direction dans laquelle on observe les flux d’informations. Du point de vue d’Anthropic, le problème concerne ce qui sort de Claude. L’entreprise affirme que certains laboratoires auraient récupéré massivement les réponses et les traces de raisonnement de ses modèles afin de produire des données d’entraînement et d’améliorer leurs propres systèmes.

Du point de vue du régulateur chinois, le sujet serait au contraire ce qui entre dans Claude. Si des utilisateurs pensaient envoyer des documents, du code ou des vidéos à un service chinois alors que certaines informations étaient en réalité transmises à une entreprise américaine, la question ne concerne plus seulement la propriété intellectuelle ou les conditions d’utilisation d’un modèle.

Elle devient également une question de consentement, de confidentialité et de transfert international des données.

Les règles chinoises sur les flux transfrontaliers distinguent notamment les données personnelles et les « données importantes », avec des procédures particulières lorsque certaines informations doivent être transférées à l’étranger. Les textes officiels précisent également que les données qui ne contiennent ni informations personnelles ni données importantes peuvent bénéficier d’un régime différent.

L’enquête rapportée contre DeepSeek et Moonshot ne signifie donc pas que Pékin valide l’ensemble des accusations d’Anthropic concernant la distillation. Le régulateur peut examiner les mêmes faits présumés à travers un cadre juridique et des intérêts totalement différents.

Cette distinction est essentielle dans un dossier où questions commerciales, protection des données et rivalités technologiques internationales se superposent.

Une affaire qui dépasse désormais la simple guerre des modèles IA

Le calendrier rend l’épisode particulièrement sensible pour DeepSeek. L’entreprise chinoise doit participer cette semaine à une discussion du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée aux risques de l’intelligence artificielle pour la sécurité internationale. Reuters rapporte que Moonshot fait également partie des entreprises chinoises invitées à contribuer aux discussions.

Pour les laboratoires d’IA, l’affaire souligne surtout un problème qui pourrait devenir de plus en plus important avec l’essor des services intermédiaires et des agents utilisant plusieurs modèles. Un utilisateur peut croire qu’il communique avec une plateforme particulière alors qu’une partie du traitement est effectuée par un fournisseur tiers situé dans un autre pays.

Techniquement, cette architecture peut être presque invisible. Juridiquement et politiquement, elle ne l’est pas. Les entreprises devront donc probablement être beaucoup plus transparentes sur la destination réelle des requêtes, les sous-traitants utilisés et les données conservées lorsqu’un modèle en appelle un autre. Le sujet devient encore plus sensible lorsque les conversations contiennent du code propriétaire, des informations gouvernementales ou des données permettant d’identifier des personnes.

À ce stade, aucune sanction n’a été annoncée contre DeepSeek ou Moonshot et l’enquête rapportée reste ouverte. Le plus important sera donc de distinguer les accusations publiées par Anthropic des conclusions auxquelles pourrait éventuellement parvenir le régulateur chinois.

L’affaire révèle néanmoins une nouvelle faiblesse de l’économie des modèles IA : lorsque les requêtes circulent silencieusement entre plusieurs plateformes et plusieurs pays, la question n’est plus seulement de savoir quel modèle produit la réponse. Il faut aussi savoir où sont réellement parties les données utilisées pour l’obtenir.

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